Les trois premières pages étaient un début d’adaptation du livre de Lernet-Holenia « J’étais Jack Mortimer », mais j’ai abandonné le projet car je ne pensais pas que le titre pouvait être dans le domaine public. Cette introduction me sert néanmoins pour imaginer une suite : le personnage principal, un chauffeur de taxi à Vienne dans les années 1920,  se retrouve embarqué dans une galère avec des dynamiteurs traqués par la police et le groupe, mené par un étrange personnage singe-humain, immigrera dans un Mexique post-révolutionnaire.
C’est une bande dessinée sur l’abandon de la lutte et sur la quête d’un paradis perdu, l’histoire d’une désillusion devant le monde moderne et civilisé qui se termine sur un cul-de-sac appremment déroutant que je voulais aussi totalement ouvert, m’ imposant alors naturellement des planches avec de grands dessins des personnages avançant au milieu de la forêt lacandonne, fin qui pouvait donner une résonnance mystique de retour aux origines (passage réalisé grâce aux écoutes en boucle du « Everybody knows it’s nowhere » de Neil Young avec les tonnerres de guitares du Crazy Horse) et forçant, je l’espère, le lecteur à entrer dans un autre mode de lecture et de … perception.
Les dernières pleines pages confrontent le Singe, personnage principal avec ses congénères animaux, la quête du paradis perdu s'achève donc  là où cet homme-singe conclut sa recherche utopique en retrouvant les siens, comme dans un effet-miroir, en étant confronté à son animalité. Celle-ci est bien visible dès le départ pour le lecteur puisque le personnage a les traits d'un humain-singe, mais tout de même enfouie et archaïque si l'on considère qu'il est malgré tout un être humain comme les autres.

Un roman de B. Traven, non traduit en français il me semble, s’intitule « The March of the Monterias ». C’est cet auteur, au travers de récits tels que « La Révolte des Pendus », « la Charrette » ou « Rosa Blanca » qui m’a fourni nombre de renseignements sur les conditions de vie des peons dans les monterias (exploitations forestières) au début du XXème siècle. Si ces histoires ont pour cadre un Mexique pré-révolutionnaire, mon histoire se déroule, elle, juste après la révolution des années 1910, au moment où les caciques ont été chassés et où le pays s’essaye tant bien que mal à de nouvelles formes de fonctionnement politique et social. C’est une période qui est rarement évoquée dans les fictions au contraire de celles précédentes qui mettent en scène les célèbres Zapata et Pancho Villa. J’étais  parti pour le livre « l’Association au Mexique » un voyage au Chiapas en 1999.



« Vincent Vanoli passe de la « Fatalidad »
à la « muerte » dans la jungle mexicaine.


Auteur expressionniste, Vanoli dessine des hommes libres, fatigués du progrès et des injustices du monde moderne, en quête de paradis perdus.
Artiste engagé de la nouvelle bande dessinée, Vincent Vanoli cultive son talent décalé dans les revues et les maisons d’édition alternatives, à l’Association ou chez Ego Comme X.
Forte d’une dizaine d’albums idéalistes, sa maestria graphique a la couleur noire des mouvements anarchistes. Son trait milite contre l’injustice sociale à la manière expressionniste du maître xylographe Frans Masereel. Il trempe la mine de ses personnages marginaux dans l’art anti-fasciste de Max Beckmann. Ses héros incroyables sont tous nés dans la rue, avant d’être mêlés aux soubresauts de l’histoire humaine.
Etrangement original, esthétiquement bouleversant, Vanoli explore dans son nouvel album le bras de fer politique et social des « péons » mexicains dans les exploitations forestières des « monterias » quelque part entre 1910 et 1920.
Hans, un obscur chauffeur de taxi viennois se retrouve sur la « route des monterias », après avoir pris en charge un gang d’anarchistes qui se parfume à la dynamite. A la sortie de l’interlope cabaret du « Lapin Bleu », Hans embarque sur un transatlantique en compagnie énigmatique du « Singe ». Ce mystérieux aventurier cherche l’oubli et le paradis perdu.
 2garés au milieu des plantations d’acajou et de « peons » réduits à l’état de « larves humaines », les personnages chevauchent un temps sous la bannière d’un zorro redresseur de torts. Jusqu’au jour où Vanoli les poussera vers le pays de longues siestes, patrie mythique des hommes libres et fatigués des méfaits de la civilisation, au plus profond d’une jungle à la beauté plastique extravagante ?
Au bout d’une centaine de pages d’un récit poétique bondissant, sur les pistes du Mexique postrévolutionnaire, l’auteur égare le lecteur dans un final contemplatif de cases en pleines page. Ce découpage saisissant orchestre l’arrivée majestueuse au pied d’un temple perdu. La chute allégorique dégage une catharsis qui empêchera l’authentique bédéphile de dormir jusqu’au prochain festival d’Angoulême !
Des images hallucinatoires de Vanoli se dégage une œuvre nuancée, profonde et sincère, sans recettes idéologiques préfabriquées ni bulles moralisatrices. Derrière la politique-fiction de « la Route des Monterias », le lecteur découvrira l’innocence et la grâce de l’humanisme onirique d’un créateur magicien.
A travers cet album ivre de pur bonheur esthétique, Vanoli ouvre à la bande dessinée contemporaine un inépuisable champ d’exploration graphique et narratif. »

Daniel Lecouvreur dans le Soir du vendredi 23 avril 2004, Belgique.