Voilà une adaptation de deux contes québecquois, due à une proposition des éditions de «la Pastèque» suite à une expo à la galerie F52 à Montréal et à ma présence au salon du livre de Québec en juin 2000. De reprendre une vieille histoire dans une tradition « folk » m’avait complètement emballé et cette publication  reste toujours un de mes livres préférés.

« Etat d’ivresse.
Qui n’a jamais entendu parler de cette légende de bûcherons survolant la forêt à bord d’un canot d’écorce, après l’invocation appropriée à Satan, pour aller retrouver leurs blondes la veille du jour de l’An ? La Chasse-Galerie, du nom de cette activité d’une époque où la conduite en état d’ivresse était la norme, a été mise par écrit par Honoré BEAUGRAND, écrivain montréalais du tournant du XIXème siècle qui s’était donné comme mission de conserver toute une tradition orale menacée par l’urbanisation de la société.
Durant un récent séjour au Québec, le bédéiste Vincent Vanoli a fait connaissance avec le texte de BEAUGRAND par l’intermédiaire des éditions de la Pastèque qui lui ont proposé d’en faire un album. Il fallait sans doute le regard vierge et extérieur du Mulhousien pour apprécier la vitalité et les possibilités sur le plan graphique. Car, Vanoli, dont l’œuvre comprenait déjà l’adaptation de brefs récits, en l’occurrence ceux du Décaméron de BOCCACE, a réussi à remettre La Chasse-Galerie au goût du jour, à en faire ressortir le caractère burlesque, tout en prenant des libertés avec l’original, transformant son cadre narratif de façon franchement comique.
Précisons que, comme dans son Décaméron, Vanoli a su rendre la dimension rituelle du récit oral. Un soir au coin du feu, l’inimitable « Joe le Cook » réclame le silence de son auditoire (que l’alcool aidera à impressionner) et déclare : « ce que je raconte se passait au jour de ma jeunesse quand je ne craignais ni Dieu ni diable ! ».Dès lors, la magie du conteur opère.
Le livre comprend également Le Fantôme de l’Avare, autre légende immortalisée par Beaugrand et racontant la nuit de rédemption d’un pêcheur condamné à un demi-siècle de purgatoire. Pour lier les deux récits, Vanoli a choisi de les encadrer d’une narration externe dans laquelle il imagine un petit bourgeois solitaire des années 40 s’enivrant lors d’une tempête de neige et se rappelant l’histoire de la Chasse-Galerie. Ce faisant, l’auteur illustre un monde urbain en quête de ses racines : « Quand souffle la tempête, à l’abri et bien imbibé du breuvage sacré, je sens renaître en moi les pulsions de mes rudes ancêtres bûcherons et trappeurs qui ont peuplé ce pays ». Ces pulsions le feront d’ailleurs halluciner : croyant apercevoir le canot volant par sa fenêtre, le brave homme se précipite à l’extérieur et finit au poste de police où un agent, lui aussi nostalgique, se charge de la narration du second récit…

Le dessin de Vanoli, à la fois expressionniste et rappelant l’art de l’estampe, s’adapte bien à cet esprit manichéen et quasi médiéval de croyances et de superstitions. Une magnifique planche, valant le détour à elle seule, représente le canot volant sous différents angles, en plans  rapprochés, ses passagers s’empiffrant de saucisses, buvant de la « jamaïque » et commentant la géographie laurentienne qu’ils contemplent de haut. La joie et la liberté que s’est manifestement données Vincent Vanoli dans cet album en font une intéressante relecture de la Chasse-Galerie, mais aussi une des plus belles bandes-dessinées de l’année. Parfait pour Noël.
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 Eric Paquin, chronique parue au Québec en 2000.

livre reédité en mai 2011 par la Pastèque.