Réalisé après l’escapade dans les paysages chinois du « Bon Endroit », cette « Comète » marque un retour à la ville oppressante et à l’expressionnisme de MASEREEL ou de BECKMANN. En vue de ménager un effet de suspense vers une fin apocalyptique, le découpage est simple, avec une succession de scènes se déroulant dans des cadres-décors bien précis (le bunker du gouvernement, le grenier des révolutionnaires) avec de nombreux plans fixes, les personnages intervenant à l’intérieur de ce cadre. J’avais « le Docteur Folamour » de S. Kubrick largement en tête lors de la réalisation de « la Comète », ce personnage se réincarnant dans le docteur Bronstein. Le schéma et le contexte du roman « Au Temps de la Comète » d’H. G Wells, lu dans  ma prime adolescence, se retrouvent ici par pure réminiscence avec une fin moins idyllique !

« Vanoli et sa mystérieuse comète
La comète est l'histoire d'une bande de Philippulus qui nous prédisent la fin du monde. Et nous n'avons que ce que nous méritons. C'est l'heure du châtiment populaire. Le peuple est dans la rue. Les différents points stratégiques du pouvoir comme le palais présidentiel ou les studios de télévision seront bientôt sous contrôle au moment même où une comète se rapproche inexorablement.
La référence hergéenne est évidente. Réalisée en 1942, "l'Étoile Mystérieuse" caractérise la première incursion de la série Tintin dans le fantastique. Benoit PEETERS écrit à ce sujet: "Ne pouvant choisir ses sujets dans l'actualité sans tomber sous le coup de la censure(...) la fin du monde évoquée dans les premières pages est une assez claire métaphore de la situation de l'Europe en cette année difficile entre toutes". Si les premières pages de "l'Étoile Mystérieuse sont par leur force imprégnées dans nos mémoires, leur suite résulte de choix narratifs prédéfinis par la série et déterminés par la puissance des censeurs de l'époque: une aventure nautique, course poursuite pour faire triompher la recherche scientifique sur la multinationale.
Dans cette annonce de fin du monde, beaucoup de questions restent sans réponses. Les partis pris laissent sous silence le comportement de l'homme face à l'inéluctable mais aussi à l'irréparable. Ces prédictions ne résonnent-elles pas comme autant d'accusations? Quelles fautes l'homme doit-il expier? Dans cette apocalypse annoncée, que font les politiques?
Ironiquement, le récit de La Comète s'inscrit dans le vide du récit d'Hergé. Le président ne demande-t-il  pas: "La comète qui va s'abattre sur la terre sera t-elle du type de ce vieux fragment inoffensif  tombé il y a longtemps?"(planche 33).Là où l'auteur de Tintin ne pouvait faire qu'une métaphore, Vanoli axe son récit autour sur la dimension politique de cette fin du monde. La menace céleste se double d'une menace révolutionnaire. Les Philippulus sont légion et incarnent une bande d'anars prêts au coup de force pour mettre fin à l'aliénation par le grand capital et par l'État.
Le chef de cette bande de putschistes ressemble au collaborateur de l'astronome  Hippoythe Calys. Comme lui, ce personnage qui se fait appeler colonel annonce la trajectoire de l'astre et se trompera.
La comète se substitue et perd son qualifiant pour donner un titre plus anonyme, moins référencé.
Mais le livre de Vincent Vanoli ne se limite pas à cette référence hergéenne. Si elle fait partie du contexte, tout le livre de la Comète remet en question tous les codes de la bande-dessinée franco-belge.
Graphiquement tout d'abord, de manière évidente. Les images de Vanoli sont dessinées sur le noir et sont imprégnées par l'expressionnisme associé à l'ironie d'un ALTAN par exemple. Ces images tirent pleinement profit de la luminosité du noir dont l'impression soignée du livre rend compte fidèlement.
Le trait blanc ne s'inscrit pas en réserve dans cette masse noire de la case mais est bien tracé dans le mouvement, sur la matière même, animant la surface avec énergie de traits dans toutes les nuances de gris jusqu'au blanc.
Vanoli joue ainsi sur la profondeur de la case et module la mise en avant de ses personnages.
La recherche d'un point d'équilibre entre ces différentes zones de noir est l'enjeu de chaque case, de chaque planche et de chaque double page. Le dessin s'est épuré. Les traits sont moins nombreux que lors de ses précédents récits. Le noir peut ainsi pleinement rythmer l'histoire, dense dans les séquences d'intérieur, s'effaçant quelque peu dans le blanc pour les 3 scènes de rue.
Mais le noir n'est pas seulement un enjeu esthétique. Il est aussi la couleur du mouvement anar qui s'opposera directement dans l'album à l'univers laiteux du bunker présidentiel, symbole d'un des plus odieux privilèges.
La Comète contraste avec les récits hergéens par sa dimension politique; Là où Hergé transforme son récit, passant d'une collision évitée avec l'astre à une recherche de ses restes,
Vanoli approfondit le sien et choisit cet instant précis pour évoquer les affres de la condition humaine qui se révèlent si tragiquement dans ces moments ultimes. Cette politique que Hergé a toujours contenue, Vanoli en fait le corps de son récit avec beaucoup d'habileté. Cette histoire n’est pas un exposé ou un traité révolutionnaire ou une évangélisation anarchiste mais une dénonciation des politiciens.
Ces différents personnages de la scène politique dressent un constat, celui de notre fin de siècle. les anarchistes ont pris la place des communistes à la tête de la contestation. Ces derniers ne se remettent pas de la disparition du bloc soviétique. L'État est symbolisé par un gouvernement corrompu qui adresse un perpétuel discours de façade au peuple. Le présidente est armé de conseillers prépondérants dans les décisions comme un certain docteur Bronstein, dans la lignée du docteur Folamour de KUBRICK.
Par leur égale importance, les différentes idéologies s'annihilent entre elles. Chacune révélant ses contradictions au moment des passages à l'acte montrant ainsi les limites du discours. Vincent Vanoli ne vend pas de recettes idéologiques miracles mais renvoie les politiciens à leurs querelles de pouvoir.
Malgré ce moment critique d'une révolution annoncée, prolétaire ou céleste, Vanoli joue sur son issue incertaine sur tout son livre. Les violences de la rue sont montrées par deux séquences d'images plein cadre de 7 à 8 pages chacune également située dans le récit. Une dernière scène d'extérieur, plus courte, précède l'épilogue. La répression policière est présentée dans toute son horreur dans la première séquence. La seconde évoque l'affolement populaire devant l'arrivée de la comète, affolement absent de la version d'Hergé.
Mais le récit reste centré sur cette dénonciation du politique.
Les politiciens ne sont pas les acteurs de la rue. Ils reçoivent les informations sans réaliser le cynisme de leur propos. Des greniers révolutionnaires, on observe la révolte populaire, la riposte à l'émeute est dirigée depuis le cabinet présidentiel. le monde de la politique et celui de la réalité sont ainsi bien distincts.
Par ce trés astucieux découpage tout est dévoilé: le décalage vertigineux entre le discours et la réalité, entre les promesses et les résultats. Pour accentuer encore ce fossé, la plupart des évènements de la rue ne sont que rapportés. Le dialogue prend ainsi une place prépondérante puisqu'il rend compte d'évènements que l'on ne voit pas. Les réactions de ces personnages politiciens évoquant les morts de la rue avec un tel dégagement nous renvoie à l'absence de ripostes de la communauté internationale devant les morts bosniaques. Les réunions se succédaient, aucune intervention n'était votées et les snipers continuaient de tuer. Le récit touche juste et fort.
L'intention est périlleuse car l'image devant cette puissance des dialogue, ne pouvait être qu'illustrative, mais sa forme noir et blanc, ses personnages au nez tire-bouchonné à la ALTAN, renforce cette sensation de déchéance exprimée par ce décalage entre politique et réalité. De ce que nous avons vu, par exemple du conflit bosniaque à travers les média, Vanoli nous en montre l'opposé, le cynisme des politiciens à leur table, impassibles.
La réussite de La Comète est aussi due au recul que Vincent Vanoli prend avec l'époque. Elle reste en filigrane dans le récit. Seuls quelques évènements font référence à travers les dialogues et assurent la modernité des propos. On situe l'action quelque part en Europe de l'Est à la consonance des patronymes, en Russie peut-être, sa révolution ayant marqué ce siécle. Mais cela indistinctement dans l'époque. Cette intemporalité renforce l'efficacité des dialogues car leur lecture n'est pas polluée par une nécessaire justesse de références à une époque ou à un lieu comme c'est le cas dans une bande dessinée réaliste. "La Comète" rejoint par son intemporalité "l'Étoile Mystérieuse".
Si le livre reste discret par sa présentation, petit format sans tape à l'œil , ce roman graphique,
le plus maîtrisé de Vincent Vanoli, prouve une fois de plus que la bande dessinée bénéficie, en dehors des codes hergéens, d'un formidable champ créatif, tant graphique que narratif. »


Bruno Canard dans  L'Indispensable, juin 1998.