« Effet de Manche.
La ville de Brighton et sa faune étrange retranscrite par la plume acérée et empathique de Vincent Vanoli.

Pendant quatre ans, le dessinateur français Vincent Vanoli a vécu à Brighton, en Angleterre. Une ville qui l'a marqué en profondeur et dont il revient avec Brighton Report, une balade intime et personnelle dans « sa » ville, où les lieux comptent plus que les gens et où le grotesque est envisagé avec tendresse. Il commente ici quatre cases.

Quelque chose dans l'air.
« Mon genre de BD, autobiographique et personnelle, ça n'existe pas en Angleterre. Les raes qui en font restent dans leur chambre. Pour exister, il faut faire soit de l'illustration de presse, soit donner ce qu'elle veut à l'Amérique : des super-héros, ce genre de BD... Moi, je me suis retrouvé à Brighton un peu par hasard : j'ai suivi ma copine, mutée ici. Ça a duré quatre ans et ce livre, je l'ai commencé quand j'ai senti que la parenthèse pourrait se refermer. Mes souvenirs de Brighton restent liés à des trucs personnels, à la solitude, à mes balades. C'est dans ces moments-là que je m'imprégnais des choses, que je prenais des photos, sans cesse; le décor était vraiment chargé d'imaginaire et d'émotion, c'est tout ce que j'aime : les briques, les vieilles maisons. Ces lieux me marquent beaucoup plus que les gens. Si je m'étais attaché aux gens, je serais passé à côté de ce qui est invisible, dans l'air de Brighton. Mon esprit s'emporte quand je suis dans ces rues. C'est plus essentiel que le contact humain pour moi; dans ce domaine, je suis plus fantomatique. Je suis toujours resté étranger, je rasais les murs. Je ne faisais pas partie du décor. »

Un certain penchant pour les losers.
« En arrivant, je me suis senti comme dans le nord de la France avec ce côté abandonné, mélancolique.. . Et en même temps, ça bouge de partout, ça rassemble des décalés venus de partout, attirés par la tolérance de cette ville. Ces personnages un peu lourds, grotesques de mon livre, c'est encore une fois mon intérêt pour les parias, les losers ... J'aime ce côté art brut des gens qui ont lâché prise, qui se retrouvent seuls avec eux-mêmes, leur folie mais aussi leur authenticité, je me retrouve un peu chez eux. J'ai donc de la pitié, je sens que je pourrais moi aussi sombrer, les rejoindre. A Brighton, on se rend compte que l'excentricité anglaise n'est pas un mythe. Par exemple, cet explorateur : il arpente la ville complètement emmitouflé, hiver comme été, comme s'il escaladait l'Himalaya, piolet à la main. Ce qui m'a choqué la première fois que je suis rentré en France, c'est à quel point les gens paraissaient ternes. Ici, à Brighton, il y a de la couleur. C'est un concentré d'excentricité. »

A l'aise dans la ville.
« Cette ville m'a immédiatement accueilli, fait me sentir à l'aise; les gens de Brighton ont souvent été brimés, étouffés ailleurs, ils sont venus dans cette ville pour oublier leur vieille peau, tenter quelque chose de nouveau. C'est parfois un peu surfait, ça a tendance à devenir bobo, très people, mais ça reste unique, même en Angleterre. Enfin, quand même, pour un type aussi communicant que moi devienne DJ, il faut vraiment que la ville soit particulière. Il y avait un concert de Françoiz Breut et l'organisatrice m'a proposé de passer des disques, j'ai ensuite continué. Ça ne se serait jamais venu à l'idée en France ! Cela dit, je n'ai jamais été trop porté sur le clubbing. Je suis trop bosseur pour l'hédonisme. Et ce n'est pas dans ma nature de m'impliquer, je préfère garder du recul : je suis habitué à ne pas être là. »

Kevin Rowland au supermarché.
« Le jour où je tombe sur Kevin Rowland, l'ancien chanteur des Dexys Midnight Runners, dans un supermarché de la ville, je repense aux boums où adolescent, je dansais sur Come on Eileen. Ce sont des réactions de gosse, très naïves, mais à chaque fois, je trouve ça surréaliste. Mais la parenthèse est terminée : ça reste un grand souvenir, qu'il fallait immortaliser. Je devais ce livre à mon fils Hugo, qui est né alors que nous vivions là-bas. Il fallait que j'immortalise tous ces détails, toutes ces promenades en ville, avant que la mémoire finisse par les effacer. »

Propos recueillis par JD Beauvallet
pour les Inrockuptibles n°502 de juillet 2005.

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